” Mémoires” Franck Lundangi
June 20, 2024Exposition du 27 Janvier au 30 Mars 2024
La plupart des peintures de Franck Lundangi s’organisent autour d’une figure centrale évoquant tout autant les formes
totémiques d’un être hybride, humain et zoomorphe, divin et végétal, que celles de divinités païennes dont le hiératisme n’est
pas sans suggérer, parfois, la sérénité d’une déesse indienne ou l’indifférence d’un bouddha aux folies de ce monde. Malgré, la variété
de ces personnages peints de manière frontale sur de
grands aplats de couleur, ornés de lierres, de feuillages et de fleurs
exotiques, toutes ces figures inspirent l’immobilité contemplative qui sied à l’harmonie intérieure.
Ne sont-elles pas d’ailleurs fréquemment affublées d’un troisième œil dont la
tradition mystique attribue un pouvoir de vision supérieure ?
Tout dans cet art conspire à la méditation, et invite
le spectateur au recueillement profond dont l’expérience quotidienne nous éloigne si souvent avec
son flot incessant d’images, de sons, et d’informations effrénées. Chaque peinture ne joue-t-elle
pas le rôle d’une sorte de mandala où le regard semble attiré en son centre ?
Le peintre lui-même cherche son inspiration à l’écart
de l’agitation des villes dans le silence des bords de la
Loire où il séjourne aujourd’hui.
D’où cette manière de l’artiste de conférer, peut-être, à ses figures
humaines, la verticalité des arbres qui puisent dans le sol leurs nourritures
terrestres pour se tendre vers le ciel en quête de lumière. Franck Lundangi a sans doute appris très tôt, l’importance de l’attachement à une terre, en étant lui-même confronté à
l’expérience du déracinement de son pays natal. Il n’a que trois ans quand ses parents choisissent de s’exiler au Zaïre, fuyant
la guerre qui ravage l’Angola. Après
avoir vécu en RD Congo et au Gabon, il retourne 22 ans plus tard en Angola en
tant que footballeur professionnel pour intégrer l’équipe nationale. Il finit
par s’installer en France pour rapidement arrêter le sport
et devenir peintre, en ayant donc passé la majeure partie de sa vie loin de sa
terre natale. D’où, peut-être l’omniprésence
du motif de l’entrelacement des humains au monde végétal qui traverse
sa peinture (« Homme racine »). Notre existence
n’est-elle pas comparable aux plantes ? Comme celles-ci,
la création n’a-t-elle pas besoin de racines pour sortir de terre
afin de fleurir dans l’éther ?
Cependant, si l’œuvre de Franck Lundangi est une invitation
manifeste à nous ressourcer dans un sol intérieur et une patrie de cœur, loin
de l’agitation superficielle de notre temps, elle ne relève en rien d’une
conception rétrograde et nostalgique de l’art. Elle ne s’apparente pas non plus à une vision « anesthésiante » de l’esthétique,
dont Nietzsche fustige les dérives schopenhaueriennes – celles de la promotion d’un
art soporifique qui calme les passions, et repose l’homme de ses souffrances. Car loin de proposer
exclusivement des formes statiques ou mélancoliques, les peintures sont aussi
parcourues de tout un « gai savoir ». Avec la légèreté gracile de ses lignes aériennes, le dynamisme de
son chromatisme, et le soin du détail, l’artiste parvient notamment à transporter ses figures
dans une évanescence semblable à celle des images du rêve. Tels d’étranges phalènes
surgissant depuis le fond des tableaux, les créatures semblent ainsi flotter en
se fondant dans la fluidité des aquarelles. Franck Lundangi ne cache pas sa
fascination pour le charme de la miniature persane à laquelle il emprunte toute
l’élégance de son trait, la maîtrise du dessin et une liberté assumée à l’égard
des règles de la perspective ou du souci de réalisme. Car
loin de restreindre la puissance de l’imagination,
comme le dit Bachelard, « Le minuscule, porte étroite s’il en est, ouvre un monde ». Et, quel monde !
De fait, l’artiste
s’affranchit avec désinvolture de toutes les frontières culturelles, et semble aller puiser dans un
répertoire de motifs et de styles empruntant tout autant à sa tradition
africaine, qu’aux cultures amérindienne, moghol, sikh ou eurasienne.
Un bestiaire fantastique se mêle, alors, à une galerie de personnages portant
quelquefois des masques de rituels, entourés de totems sur fond de motifs
floraux sortis d’un jardin originel,
avec en contrepoint un véritable arsenal de pistolets, et de couteaux au
tranchant menaçant !
L’artiste
prend sans doute un malin plaisir à plonger notre regard dans un Babel de
styles et de symboles en opérant une créolisation sans pareille d’influences qu’il
s’approprie avec une évidente aisance. Il semble ainsi
mixer une aquarelle améthyste dont le fond en pointillé rappelle le travail des
artistes aborigènes avec les lignes raffinées de l’iconographie moghole ou sikh. De même, certaines
silhouettes flottantes pourraient facilement rappeler une encre de Barthélémy
Toguo ou une peinture de Francesco Clemente dans un élan de transversalité…et provenir également de l’art populaire amérindien, alors que d’autres éléments sont incontestablement africains,
depuis les scènes les plus réalistes de la vie du
village jusqu’aux créatures qu’on
croirait échappées d’un
livre de contes populaires bantous. En outre, le peintre paraît accorder une même dignité à la représentation animale et humaine. Il peut
élever, de la sorte, la figuration d’un scarabée
au statut de portrait allégorique renvoyant tout autant à la sacralité de son
origine égyptienne, qu’à celle de sa fonction d’animal totémique.
Les références culturelles paraissent, finalement, se
dissoudre au sein d’un espace mouvant où les différents types de représentation - totémisme
animisme, naturalisme…- s’entremêlent
dans une esthétique du « Tout-monde » dont
Édouard Glissant a théorisé les enjeux. Malgré la forte prégnance de motifs
venus de son enfance, l’artiste
ne se limite donc pas un simple recensement d’images archétypales provenant d’une Afrique rêvée. En digne héritier des « Magiciens de la terre », il atteste plutôt de sa
participation entière à la globalisation
transculturelle de notre contemporanéité, procédant à une hybridation sans
vergogne d’influences et d’imaginaires pluriels. L’espace pictural de Franck
Lundangi se dérobe ainsi à toute assignation
spatiale et temporelle, et emporte le regard du spectateur dans une sorte d’hétéropie visuelle propice au questionnement.
D’où le caractère ésotérique de cet art avec un penchant manifeste de l’auteur pour l’univers
magico-occulte dont on soupçonne la présence spécialement dans les sculptures
faites avec des morceaux de bois flottés recueillis sur les berges de la Loire.
Ces statuettes peintes et recouvertes de dessins de figures humaines assemblant
un conglomérat de bouts de tissus, de fils de fer, de clous, et autres objets
de récupération n’ont-elles pas des
allures d’amulettes ou de talismans aux vertus apotropaïques ?
Si la poésie visuelle de l’art de Franck Lundangi n’est pas sans parenté avec le goût des arts premiers et
des iconographies secrètes (tarot, alchimie, spiritisme, kabbale…), il serait vain, pourtant, de vouloir en décrypter les signes, car l’artiste parvient à convertir cet étrange éclectisme dans une écriture plastique toute
personnelle.
N’est-ce pas aussi la force de cette œuvre de se
maintenir constamment à la limite d’une
peinture figurative aux formes quasi naïves et
celle d’un art de la vision ouvert au monde du rêve, dans un
réalisme magique dérobant ses arcanes dans l’énigme de l’image ?
Si la psychanalyse s’est
abondamment servie de l’œuvre d’art comme d’un matériau privilégié pour accéder à la psyché inconsciente, les peintures de
Franck Lundangi ne sont pas vraiment l’expression de secrets œdipiens refoulés. Elles révèlent bien plus une Mémoire inconsciente commune
à tous les hommes, à l’image des archétypes jungiens constitutifs d’un inconscient collectif. L’auteur de L’homme
à la découverte de son âme,
n’écrivait-il pas : « Celui qui parle à travers des
images primordiales parle avec mille voix » ?
Le syncrétisme de cet art qui plonge ses racines au
cœur de la psyché humaine, nous reconnecte sûrement à cette Mémoire profonde
recouverte par des siècles de rationalisme désenchanté.
Philippe Godin, janvier 2024