Bouvy ENKOBO
"Tala -Ye "(Regarde-le)
Exposition du 2 Octobre au 23 Novembre 2024
Que regardent-ilstous ces personnages ? Qu’attendent-ils ? Qu’espèrent-ils ? Se souviennent-ils, encore, de leurs ancêtres, et de ces «millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement,l’agenouillement, le désespoir, lelarbinisme » dont parlait Aimé Césaire ? Ne sont-ils pas, eux-mêmes, toujours pris dans cette sorte de servitude volontairequi les soumet, maintenant, aux diktats de lamode, aux tentations du jeu et des nouvelles vanités, dont les logos ou les slogans de Pub, tapissant les toiles comme le fond deleurs âmes, agissent à la manière de mots d’ordre illusoires.
Les deux tableauxdont le titre Talanga signifie « Regarde-moi » en lingala (la langue bantoue parlée en RDC), dialoguent dans une forme dediptyque saisissant. Chaque toile semble devenir un miroir dans lequel les personnages se mirent en chantantun « je t’aime moi non plus ». Lajeune africaine s’éclaircit la peau à grand renforts de produits cosmétiques (« Bio Claire », « Lemon Clear » « traitementde beauté éclaircissant » « Ghandour » « se blanchir » …), pour mieux ressembler àson modèle de « femme blanche. Et, à propos de son autoportrait, Bouvy Enkobo confie, qu’il a été inspiré parla célèbre formule de Rimbaud « jeest un autre » ? De fait, le peintre se représente sous l’aspect de deux personnes aussi ressemblantes que distinctes par leurcouleur de peau. Ce dédoublement pictural de la personnalité témoigne, sans doute, de ce trouble surl’identité qui peut gagner l’artistelorsqu’il fait de sa peinture le support d’un travail de questionnement de sa personne. N’est-il pas semblable au poète qui tient unjournal intime, en tentant de cerner les contours de son âme au fil d’une écriture quotidienne ? Ne devient-ilpas étranger, étrange, quand il« se parle » à lui-même à travers ses peintures ? Peindre un autoportrait comme écrire un journal, n’est-ce pas faire l’expériencedu double, dont Narcisse symbolise la recherche éperdue ? Et, si l’écrivain cherche à fixer son identitéfuyante à travers les mots du langage, lepeintre ne le fait-il pas en traçant sur la toile, les reflets changeants deson être ? Ne répète-il pas, ainsi, le geste inaugural de lapeinture semblable à la fille de Dibutade traçant sur un mur l’ombre du profil de sonamant ? La posture interrogative de l’artiste la main posée sursa bouche renvoie tout autant à l’expressionperplexe de celui qui est saisi d’étonnement devant l’altérité de son propre moi, qu’au mutisme de sa condition de peintre. Plutarquene disait-il pas, déjà, que « la peinture est une poésie muette » ?
Du reste lecaractère silencieux de ces tableaux, est d’autant plus intense qu’il se faiten contrepoint d’un brouhaha de rumeurs visuelles montant dutréfonds de la toile. Car si Bouvy Enkobo développe un art du portrait de factureréaliste dans sa figuration apprise aux beaux-arts de Kinshasa, il élabore, en revanche, l’arrière-plan de sesmotifs, avec une jubilation touteexpressionniste, se jouant de l’écart entre une peinture figurative explicite et un travail plastique de décomposition des fonds,conférant à ses toiles les allures des affiches déchirées de Villeglé ou de Hains. Cette techniquetrès personnelle mêlant collage et acrylique, permet à l’artiste d’intensifier la présence de ses personnages qui semblent ainsi flotteren se détachant étrangement de ces fondstumultueux aux couleurs chamarrées. Pour cela le peintre se fait colporteur d’affiches commerciales, électorales, ou de journauxremplis de graffitis, qu’il récupère principalement à Kinshasa, afin d’accompagner ses toiles d’une sorte debande son urbaine leur impulsant unetonalité rythmique étonnante.
Toutefois, à ladifférence des artistes affichistes, Bouvy Enkobo ne se contente pas d’en exposer simplement les lambeaux. Par un subtil travail decollages et décollages, le peintre s’en sert comme autant d’embrayeurs plastiques participant à la dynamiquedes coloris, et à la dualité de sapeinture.
En se servant dela technique de la lacération, chère aux affichistes, Bouvy Enkobo peut notamment révéler des effets de superposition de morceauxd’affiches différentes, révélant des quiproquos de sens, des détournements de messages publicitaires commeautant de jeux visuels surla lisibilité des signes, des graphies et des photographies, des slogans, et autres logos une fois mis en pièces, décollés etrecollés. D’ailleurs, si cette peinture témoigne d’une parenté certaine avec le Nouveau Réalisme, elle porte, enoutre, des réminiscences deLettrisme et de situationnisme, tout en regardant vers le Street Art. Lepeintre se plaît, notamment, à revisiter avec ironie les codes du logicieloccidental de la peinture, endétournant les figures iconiques de son histoire. Ainsi, la femme à la veste jaune a tout d’une Salomé en terre africaine, à ladifférence qu’elle ne tient nullement dans sa main, le scalp de la sacro-sainte tête de Jean-Baptiste, mais unestatuette africaine traditionnelle,symbole de tout le patrimoine artistique spolié par des siècles de colonisation ! Peut-être, va-t-elle réussir à négocier la restitution de cet objet, etle protéger d’une circulationmarchande arrachant, pour le coup, aussi bien les œuvres que les humains ?
Cette richessesémiotique, ne s’arrête pas là, puisque l’art de Bouvy Enkobo, peut être aussi rapproché du tropisme des peintres populaires congolais,dans leur usage du mot et des messages en tousgenres. Enfin, la plupart des peintures, à l’image de celles du jeune homme au blouson écarlate semblent recycler certainscodes du Pop art, avec leur concert de couleurs vives et de lignes audacieuses. Le titre de ces deux toiles «Mbongo mokonzi » « l’argent roi »,renvoie à cet univers des banques de crédit ou des jeux de hasard si fréquents au Congo, comme de ces cartes à jouer qui font miroiterl’argent facile, en se jouant de la faiblesse d’autrui. L’écrivain William Burroughs, inventa avec l’artisteBrion Gysin le cut-up, pour libérer des « hordes de mots » qui infectent nos subjectivités à la manière de virus. Nesommes-nous pas tous traversés pardes images, des informations, des énoncés collectifs et ne vivons-nous pas dans un flux perpétuel de mots d’ordre, de messages,qui finissent par nous déposséder de nous-mêmes ? Les médias constituent, plus que jamais, cet inconscientcollectif qui hante nospsychismes, et dont Perec disait qu’ils créent « un univers écran qui nous est étranger ». Est-ce de cela dont la femme au pagne bleu se lamente, ense prenant la tête dans les mains, implorantle sort, face à l’invasion de ces nouveaux « virus » qui envahissent l’âme de ses enfants, d’une manière toute aussi redoutable,peut-être, que ceux du paludisme ou de l’épidémie Ébola ?
Philippe Godin